Le Choc Des Époques : Shéhérazade

sherazade.jpgSuite à un choc aux proportions apocalyptiques entre deux époques, des atomes résiduels tourbillonnent dans l’espace. Des couleurs, des formes, des intentions, des espoirs et des âmes sont réduites à leurs plus petits éléments. S’entrechoquant, coagulant et en constante mutation, elles se regroupent pour ne laisser qu’un objet naissant au centre des ruines. Tout d’abord, il faut discerner les traces laissées par le passé. Ensuite, analyser les formes et caractéristiques qui les distingues dans l’objet nouvellement formé. De plus, il sera démontré par l’émergence de plusieurs caractéristiques propres au début du XXI siècle que la seconde époque était la nôtre. De cette agglutination d’éléments distincts émerge le seul vestige d’humanité subsistant, héraut des bribes du temps.

En premier lieu, les traces laissées par le passé indiquent une appartenance à l’Angleterre de 1848 à 1861. Puissante thalassocratie européenne, elle est décrit comme :

«… persévérante dans l’organisation et l’accroissement d’un formidable Empire colonial, attachée à ses préjugés mais prompte à céder aux réalités, généreuse et égoïste, pratique et idéaliste, forcée au socialisme sans abandonner le snobisme, plein de vitalité littéraire et scientifique mais moribonde au point de vue de l’art, elle justifie, explique et transcende tous ses contraires par une expérience profonde du sérieux, de la responsabilité et du devoir moral, la pratique religieuse, hygiène spirituelle et sociale, la conviction de la supériorité de sa race et de sa civilisation, le sens d’une mission britannique.»[1]

Sous le règne de Victoria (1830-1901), alors que se terminait la révolution industrielle de 1760 à 1830, une crise économique débute vers 1837 et coïncide avec le mouvement social des chartistes qui suite à la reform act demandent l’adoption de la people’s charter . Toujours dans l’ordre des grands bouleversements, l’Église d’Angleterre subit également une réforme religieuse, en 1838, et maintenant des catholiques peuvent occuper des postes dans la fonction publique. En 1855 Darwin publie sa théorie sur l’évolution et produira une onde de choc sur le monde scientifique et religieux. L’humanisme et l’utilitarisme exposé par John Stuart Mill trouve public dans un pays ou la finesse de la métallurgie fait fleurir l’industrie mécanisée.

« Pour Marx, le signe du changement, c’était l’aliénation de l’individu, c’est-à-dire la perte de la liberté résultant de l’asservissement à la machine, de la loi d’airain des salaires, soumettant les salariés au patronat, de la division du travail consécutive à l’extension du machinisme. »[2]

Dans cette ère de changement, nageant dans un univers victorien néo-gothique, des jeunes peintres de la Royal Academy s’unissent dans le but de produire un art qui se détache des frivolités qui caractérise, selon eux, l’art de leur époque. Ils font l’éloge de l’art avant Raphael.[3]

Inspiré par le Brotherhood of Saint Luke (1810), également connu comme The Nazarenes, un groupe allemand qui s’était établi dans un monastère abandonné de Rome pour y peindre des fresques du style des premiers maitres italiens, The Pre-Raphaelite Brotherhood voit le jour en 1848. Avec des influences de romantisme, de symbolisme et de naturalisme, ils font revivre à leur manière l’esprit médiéval. C’est donc en marge des standards des peintres paysagers, animaliers, portraitistes et historiques que se développe un style de peinture minutieux et moralisateur. William Holman Hunt, Dante Gabriel Rossetti et John Everett Millais s’étaient entendus pour le rejet de l’académisme qui encourage la peinture sans engagement ou émotion. Ils visaient un retour à la nature et une sincérité émotive. Rossetti, réunit plusieurs autres artistes à son mouvement dont Ford Madox Brown, Edward Coley Burne-Jones et William Morris. En 1860, la fraternité se réunit dans la Red House de William Morris.

« Red House est une ruche de créativité pour bon nombre de préraphaélite et leurs associés malgré l’ambition chéri par Morris, que la maison devienne le point focal d’une communauté artistique pseudo-médiéval, ne soit pas partagée par ses contemporains et que ce plan ne mène à rien. Il émerge de la maison, tout de même, une alternative pratique a la vision romantique initiale de Morris. »[4]

Ainsi nait The Firm, Morris and compagny, une compagnie d’artisan de beau art, il se disait capable de produire tous les éléments décoratifs inclus peinture de murale, mobilier, vitrail, le travail des métaux et broderie. Morris entrainera l’inspiration préraphaélite dans une guerre contre son temps où il privilégie la production massive artisanale plutôt qu’industrielle. Ce sont donc ces traces du passé et des êtres qui y ont vécu qui se dessinent dans l’espace.

Deuxièmement, analysons les formes et caractéristiques qui distingues ce passé dans l’objet nouvellement formé. D’abord, voyons les éléments contextuels de cette moitié du XIX siècle. Le thème de la thalassocratie est exploité dans le déploiement d’un drapé qui évoque la voile d’un navire. Des poids dissimulés dans le bas lui permet un certain tonus et évoque l’ancre qui permet la stabilité de la flotte. Ces mêmes poids servent à illustrer la lourdeur de la crise économique. Le déploiement ou le non déploiement du drapé exprime la philosophie utilitariste de l’époque où l’on agit ou pas pour le bien-être collectif. Un miroir évoquant la forme d’un fœtus au stade embryonnaire traduit la fertilité du règne de la reine Victoria. Fertilité scientifique, fertilité de la reprise économique, l’expansion géographique et politique et la fertilité de son court mariage, de 21 ans, avec le prince consort, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha.

On ne peut passer sous silence les caractérisques stylistique laissées par le mouvement préraphaélite. Un drapé pouvant être déployé est foisonnant de végétation. Une végétation qui rappelle les tapisseries, remettant au goût du jour l’esthétique médiéval, dessinées par William Morris mais qui dégagent un naturalisme propre à William Holman Hunt. Les côtés de l’objet sont peints de peinture blanche permettant la mise en valeur de peinture mélangée avec le vernis. Les peintres préraphaélites utilisaient cette technique pour créer des couleurs transparentes et semi-transparentes, elles leurs permettaient de mettre en valeur des effets de lumière dans leurs compositions. La silhouette d’une femme les bras ouverts se réfère à l’image de la femme du romantisme, exploitée par Dante Gabriel Rossetti. Cette silhouette exprime la liberté du mouvement de l’âme, ses courbes dessinent une robe traditionnelle du moyen-âge et les arêtes vives soulignent l’épaisse chevelure qui était propre à la représentation féminine de ce mouvement pictural.

Ces métaphores et évocations sont créées avec un engagement émotionnel et se veulent symboliques. Deux facettes importantes dégagées par le mouvement de la fraternité préraphaélite. Ces artisans ont su figer dans le temps une esthétique à la forme douce et au fond révolutionnaire. Une révolution qui se réfugiait dans le passé pour aller vers l’avant. Cet objet utilitaire répond en quelque sorte au fonctionnalisme médiéval et est fabriqué de façon artisanale comme le prescrivait la philosophie établie dans la Red House.

Troisièmement, il est possible de distinguer, par l’émergence de plusieurs caractéristiques propres au début XXI siècle, que la seconde époque figée dans l’objet est la nôtre. L’utilisation du miroir permet de passer plusieurs messages dont le narcissisme des réseaux sociaux et le message plus actuel du présentisme.

« Ce présentisme est un présent qui se veut à la fois omniprésent, autosuffisant, et qui disparaît à chaque instant ; à la fois tout et rien, il a donc un statut ambigu. Conséquence : il fabrique à chaque instant le passé et le futur dont il a besoin. »[5]

Le thème de la femme est également émergeant d’un entretien avec un intervenant auprès des réfugiés installés dans la ville de Québec. Selon son expérience, une grande proportion des réfugiés sont de sexe féminin et vivent des évènements effroyables dans les camps de réfugiés, étape transitoire avant d’immigrer dans un pays d’accueil. La silhouette avec les bras ouverts et en croix exprime donc, la crucifixion, le sacrifice de ces femmes pour des jours meilleurs ; ces bras expriment aussi la joie de la liberté et finalement le bras ouvert d’un pays qui les accueille. Toujours en lien avec ces camps de réfugiés, les poids dissimulés dans les drapés sont des sous de la monnaie royale canadienne. Ces pièces de monnaies qui ne valent plus rien et qu’on ne voit pas mais que l’on entend signifient l’absence de richesse et de valeurs économiques que vivent ces réfugiées. Ces drapés peuvent être interprétés comme leurs ailes trop lourdes par leur manque de moyens pour bien s’envoler dans leur nouvelle vie. Ce thème ne peut être traité sans engagement émotionnel, un engagement émotionnel qui représente aussi l’engagement dont elles doivent faire preuve pour intégrer les subtilités de la culture qui les accueille. Une face de l’objet est plaquée d’un frisage de bois comprenant plusieurs formes géométriques sans se mélanger évoquant le multiculturalisme actuel. Tandis que les côtés sont peints avec des couleurs se superposant dans l’ordre et le désordre pour symboliser l’interculturalisme. Au Canada l’un ne va sans l’autre lorsque vient le moment de débattre des différences qui nous unissent.

Puis, des aspects caractéristiques des mouvances artistiques contemporaines sont bien tangibles. La dimension narrative de l’objet, le discours dénonciateur et engagé de l’art témoigne entre autres de notre époque. Le placage de forme géométrique visible sur l’une des faces utilise des lignes inspirées de l’art optique qui commença sa popularité en 1960. Elles créent des formes trompant l’œil sur une surface plate. L’utilisation de matériaux recyclés et éco-amical répondent aux exigences du slow art. Mouvement toujours actuel aujourd’hui qui privilégie l’artisanat et se veut réactionnaire aux rythmes de vie effrénés de notre société. L’autre face de l’objet est décorée d’un collage de personnage féminin issu de l’univers de la bande dessiné. Dans une esthétique néo-dada inspiré de Jamie Reid.

« Derrière cet imaginaire de bouts de ficelle, de collages fragmentaires et de détournements d’images iconiques fortes, se dissimulaient surtout le savoir-faire et la vision d’un jeune designer alors trentenaire, alter ego inspiré du groupe et son équivalent graphique. »[6]

L’image iconique forte est également propre à notre siècle. L’usage des icônes est si présent que ces dernières en perdent de leurs sens. L’utilisation des personnages féminins issues de l’univers de la bande dessiné dépeint l’hyper sexualisation et l’émergence de Fitness Babe de notre époque.

« Richard Reynolds a observé le frisson du fétiche sexuel des femmes super-héros, d’une part présentée comme femme, puis dans un costume révélateur de leur féminité comme héroïne. Cette dualité sexuelle aide à résoudre les craintes et désirs des hommes en développement, c’est l’éternel paradoxe de la super-héroïne. »[7]

Cette facette de l’objet permet donc de représenter cette femme occidentale piégé dans l’image que les médias de masse veulent lui donner. De plus, le drapé se déploit de ce côté de l’objet, permettant à ce collage d’être visible ou non. Ce qui offre le choix de la pudeur du passé ou de la norme actuelle.

Donc, ce métissage des époques et des matériaux est le reflet de l’art et du contexte contemporain. Il exprime l’état de notre société et les différences qui l’unissent. Il n’est qu’une brève incursion dans un monde ou l’internet à, en quelque sorte, aboli les frontières et rapproché les individus tout en les éloignant du contact humain.

En conclusion de ce choc des temps apparait ce paravent de 180 cm de hauteur, 160 cm de largeur et de 50 cm de largeur. Issu du domaine de l’ébénisterie artisanale, Shéhérazade est une objet décoratif utilitaire, fonctionnel et ludique. Ce paravent tire son nom de par les milles et une histoire qu’il raconte. Fait par le canadien Louis-Philippe Lussier en 2016, il est fait de bois, de textile et de divers matériaux recyclés. Il est de style contemporain tout en témoignant d’une esthétique passée.

Paravent Shéhérazade

[1] Histoire de la Grande-Bretagne, par André-J. Bourde
[2] La révolution industrielle 1760-1830, par T.S Asthon
[3] Pre-Raphaelitism, par James Sambrook
[4] The art of the Pre-Raphaelites, par Steven Adams
[5] Tant de temps, entrevue par Anne-Sophie Novel de François Hartog
[6] Art brut, par Joseph Ghosn
[7] Superheroes, fashion and fantasy, par Andrew Bolton et Michael Chabon

 

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